HISTOIRE DE CHIFFONS

Histoire de chiffons

Une petite entreprise familiale, au bord d’un canal, dans la campagne jurassienne, fabrique des chiffons depuis plusieurs générations. Un jour,  le patron a l’idée de vendre au poids les tissus vêtements avant le broyage en pate à chiffons. Cette idée  a transformé la vie du village de façon inattendue. Alors que des camions chargés d’énormes ballots de tissus arrivent comme chaque lundi matin, le parking en face du l’usine est déjà complet, non par les véhicules des employés mais par les jurassiens qui viennent faire leur marché de tissus, vêtements, couvertures, édredons, chapeaux, draperie. Il faut arriver en avance sinon ….

Dès l’ouverture, des familles entières, des copines, des mamies, des professionnels de la fripe aussi,  viennent là comme au marché et  fouillent sur le tas. Le tas, c’est une pièce de 8 mètres par 6, recouverte de vêtements sur plus d’un mètre de haut. Chacun s’en donne à cœur joie, on tire, on attrape, on essaie, on marche sur les vêtements, parfois, on est deux à tirer sur les manches d’une même chemise et on n’est pas loin du crêpage de chignon! Et les sacs se remplissent, énormes sacs que les gens traînent avec eux au fur et à mesure qu’ils se déplacent sur le tas. A travers les sacs transparents, apparaissent en couches colorées les vêtements choisis. Certains enfournent dans le sac avant même d’avoir vraiment décidé d’acheter de peur de se faire devancer! Le choix définitif  se fait à la caisse.  Dans le local poussiéreux, sous le regard des ouvrières de l’usine devenues vendeuses pour l’occasion, on achète en grimpant sur le tas, des vêtements au poids, 20 euros le kilo; la véritable attraction étant le jour où le tas est totalement renouvelé, c’est à dire une fois par semaine.
Ces fripes proviennent d’associations caritatives et personne n’a ouvert les sacs avant leur arrivée au village, aucun revendeur ou intermédiaire « Il y a cependant des arrivages meilleurs que d’autres… » selon les dires des fidèles! Mais tous les espoirs sont permis, un manteau de fourrure, une combinaison de ski, un édredon en duvet d’oie, un duffle-coat, les prix sont imbattables et on ne sait jamais ce que l’on va dénicher! Tous les âges, tous les milieux se côtoient sur le tas, les échanges sont cordiaux tant que l’autre n’empiète pas sur le territoire virtuel du voisin.

A midi, la sonnerie retentit, c’est la fermeture et les clients frémissent à l’idée de quitter le tas,  préférant se faire enfermer ! A la pesée, les commentaires vont bon train, les clients lorgnant sur les trouvailles du voisin, en vidant leur sac avant la pesée. Vers la caisse, un miroir permet de s‘assurer du choix définitif. Le samedi après midi, les pelleteuses viennent ramasser ce qu’il reste du tas, vêtements piétinés, déchirés ou simplement oubliés, canalisés vers le nettoyage. Enfin les fripes, qui ont suscité tant de convoitise, sont broyées en chiffons de nettoyage pour l’industrie.